Pour être tout à fait honnête, j’y allais que d’une fesse, chez Gladys. C’est de l’argot de boomer, voire avant, c’est tiré des « 365 expressions d’argot expliquées » de Pierre Merle, éditions du Chêne, que ma copine Brigitte m’a offert (en vrai elle était contente de s’en délester, il faisait tâche entre le kamasutra pour les nuls et la bible du point de croix). En gros ça veut dire que j’étais pas très enthousiaste quand mon cher Benoît suggéra cette visite au « champ des comestibles », à Cauville sur-mer, chez Gladys, donc. Gladys et Manu, plus exactement. Ils font pousser tout un tas de trucs chouette, en bio, c’est un jardin luxuriant ou le végétal respire la santé, la vie, la vigueur.
Gladys était secrétaire, et il y a une dizaine d’années elle a décidé de changer de vie en s’installant au cœur de ce paysage normand, où la mer, le ciel et les champs se répondent. Son mari, Emmanuel, aide à la culture des fleurs, des plantes et des légumes, aidé par un animal devenu rare, l’âne normand, reconnaissable à sa robe chocolat et sa taille plus modeste. Excellent travailleur, puissant et affectueux, l’âne est en outre précieux pour fertiliser les sols et les garder riches. Paraît qu’on a pas prouvé la nocivité du glyphosate, si on en croit les pseudo-experts payés par les marchands de mort. Bon courage à celui ou celle qui ira leur expliquer ça. Je suis pas certain que ça plaise au berger beauceron, il est affectueux le toutou, mais faut pas pousser non plus, il a une patience limitée et la mâchoire vaillante.
Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos ânes, nos chèvres et nos chevreuils, qu’on voit souvent passer le soir entre les champs de mais et les bosquets, cherchant à se planquer, car l’homme a tout rasé alentour, ça fait plus net, mais il faudra un jour comprendre que tout tailler n’est pas une bonne idée pour préserver le vivant.
Chez Gladys et Manu, on peut gouter des fleurs comestibles ; déjà que je n’ai pas de passion pour la nourriture végétale, vous admettrez que manger des fleurs c’est un peu loin pour moi, à part les racines des pissenlits, quand mon heure sera venue, je me vois pas décorer mon cassoulet de fleurs de bourrache. J’étais bête. On est toujours bête quand on laisse les préjugés penser à sa place. C’est délicieux, et presque infini, les herbes et les fleurs. Ça a gout de concombre, d’anis, de réglisse, d’amer, de sucré, de chaud, de frais, de toute une palette oubliée, et délaissée dans nos assiettes occidentales. Gladys et Manu font aussi pousser des tomates, des poivrons, des salades, des pommes de terre, tout ça sans aucun engrais artificiel, désherbant ou insecticide. Les pucerons, ce sont les coccinelles qui s’en chargent. Et les plantes se renforcent mutuellement, selon des principes de bon sens paysan trop souvent oubliés ou sacrifiés sur l’autel du rendement.
On pense à Rimbaud dans ce jardin d’Eden : « c’est un trou de verdure où chante une rivière accrochant follement aux herbes des haillons. »
La prochaine fois, j’irai des deux fesses.