Les sanglots longs des violons de l’automne, rhapsodie pour raclette en si mineur

J’étais tranquille, j’étais peinard, encore couché dans mon plumard quand soudain sans crier gare, le mois d’Août a pointé le bout de son pif, plissant les yeux comme un bienheureux, tout fier d’emporter dans ses valises, l’été et sa touffeur pernicieuse, proférant ses oracles telle la pythie (qui on le sait, depuis nos profs de grec au bahut, vient en mangeant), imperturbable Cassandre vomissant son lot de malheurs et de contrariétés de la rentrée. Passe encore les sapeurs de la République qui, au nom d’un divertissement populaire disproportionné et grotesque, ont mis la démocratie en pause, le peuple en attente et les offusqués en garde, pour aux premières lueurs de l’automne subir sans broncher une nomination qui achèvera de saccager la chose politique. Passe toujours les zéros flapis shootés au Shōnen et à l’oxygène, qui, à la sueur des fronts des sherpas chers payés, gravissent avec une insouciance crasse leur montagne de sinistre bêtise. Passe enfin les adieux aux jaffes à pas d’heure avec le sable plein les orteils, les gueuletons improvisés autour des piscines, les guez frites sur lesquelles le monde se refait, les melons juteux voleurs de baisers, les fruits sucrés, les peaux luisantes et salées, les désirs intenables des chaudes soirées de Juillet, le temps d’avoir le temps, de se laisser aller, lire, rêver et flâner, le cœur cognant, les corps trempés et ivres de nos sens. Rhââ Lovely.

Non, ce qui m’agace aussi profondément qu’une Carbonara à la crème fraîche allégée d’une marque repère perdue dans un champ de gruyère râpé, c’est cette propension à vivre les instants comme une performance, une grille à remplir. A faire de chaque instant instagrammable I was there, un achalandage de supermarché qui varie au gré des promotions de la semaine. Il faudrait en somme vivre vite, ne rien louper, être toujours en avance aux rendez vous de nos promesses et consommer à outrance de la demer. Le matin est à peine de nouveau piquant et le soir vif, l’automne n’a pas encore recouvert les feuilles de sa toison d’or que déjà on nous trompette avec force et fracas, ici et là, sur les réseaux sociaux ou devant la machine à jus de chaussettes, l’ouverture de la saison de la raclette, le retour d’Halloween ou celui du groupe Indochine.

Qui sont ces gens ? Sont-ce les gonzes impavides qui se laissent porter par les escalators sans tenir leur droite ? S’agit-il des mêmes troufions qui préparent leurs frites au four, raffolent du camembert au barbecue et, buveurs anarchiques, se fichent de savoir si leur jus de raisin est nature ou bourré de sulfites? J’abhorre la raclette. En vérité, je vous le dis, avec toute l’humilité d’un gastronome en culottes courtes, dussé-je subir l’ire de petites gouapes hépatiques, la raclette est un plat de veaux. Jamais convivial et familial, il n’y a guère que chez les pithécanthropes avachis du bulbe ou les crétins des Alpes que l’on trouve le spectacle de se faire fondre une tranche de durême pasteurisé au Téflon de Téfal aussi distrayant qu’une finale de Koh Lanta. C’est pas pour cafter. Mais on s’ennuie poliment lors de vos soirées raclette. Il y a toujours un raclo râleur qui ergote sur la patate trop ferme, des gosses qui te bouffent tout le jambon ou une voisine qui s’emmêlent les poêlons. On a conquis des pays ennemis pour moins que ça. En outre, la raclette donne chaud, le vin atteint une température indécente, les joues rougissent, les gouttes de sueur perlent sur les visages meurtris plus moites que les tranches de rosette suintantes, et, je vous le donne en mille, Emile, au dessert, plus personne n’a envie de baiser.

Ami infidèle, l’été nous tourne le dos et on oublie déjà notre insouciance balnéaire. Est-ce une raison pour accepter une vie au bain marie ? Un peu de décence, camarades sudoripares. Relevons la tête. Respirons un bon coup. Laissons la raclette et autres joyeusetés automnales aux stoïciens belfortains. Avant que la nuit prenne le pas sur le jour, voici mes conseils pour que ne durent, durent que ces moment doux en cinq petits bonheurs qui électriseront les cœurs et rasséréneront les âmes volubiles :
1) craquer pour les beaux œufs de Maxime Vatteblé chaque midi Chez Lili
2) se faire tatouer les aménités méditerranéennes de la talentueuse et unique KLR
3) pleurer de bonheur à la première bouchée d’un cookie de la boulangerie Aimé
4) rêver les yeux grand ouverts en choisissant sa séance les billes fermées au cinéma Le Studio
5) prendre un aller simple pour le 7ème ciel en se laissant conseiller une quille chez la Feuille de Vigne.
En attendant, je déclare la saison de la raclette ouverte.
Enjoy.
Or die.

Texte : Julien

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